18–21 septembre 2014 : Denver et Boulder

Mon arrivée à Denver est un régal grâce à l’accueil de Joyce, la compagne de Ken, copain d’enfance de mon père et de Michael Gilbert, que vous avez eu l'occasion de rencontrer à New York il y a quelque temps déjà. Je l’attends dans le hall de la gare la plus luxueuse qu’il m’ait été permis de voir (sachant que cette permission m'a souvent été accordée). Ambiance ferroviaire cosy donc, avec pour dilemme le douloureux choix de s'allonger sur un grand canapé confortable ou plutôt s'enfoncer dans un fauteuil-club en cuir, éclairé par de superbes lampes Art déco.

Le luxueux lobby de la gare de Denver, Colorado

Je profite ensuite d'une parfaite oasis chez Joyce pour me reposer, manger, me laver, bref pour me requinquer avant mon départ pour Boulder dans l’après-midi. Finalement la seule petite inquiétude concerne le trajet en voiture, pourtant très court, entre Denver et Boulder. La conduite à l’étranger obéit à ses propres règles de conduite, disons sa propre étiquette et sa signalétique spécifique. Une fois de plus, Joyce m’offre son aide et m’escorte jusqu’à la sortie de Denver. Très rapidement me voilà filant à 75 mph sur la I-25 North puis US-26 West, cruise-control activé, en direction de Boulder.

Celle de la conduite étant maintenant dans mon rétroviseur, une autre appréhension, légère et différente, s’empare de moi alors que j'entre dans Boulder. Pour la première fois, j’ai en effet décidé de demander,  via couchsurfing.com, à un hôte de m’héberger. J’ai souvent entendu parler de couchsurfing, qui met en contact des personnes qui se proposent d’accueillir – c’est généreux – des voyageurs en les hébergeant le plus souvent, parfois en les rencontrant autour d’un verre. En tant que voyageur, l’intérêt est double. Financièrement, évidemment, être hébergé gracieusement constitue une possibilité unique d’alléger les dépenses, a fortiori dans un pays comme les États-Unis où les prix des hôtels sont souvent excessifs. L’aspect cependant le plus exaltant (l'anglais thrilling me vient spontanément) est la rencontre avec une personne totalement inconnue qui pourra, avec un niveau d’engagement variable, faire découvrir où elle vit, comment elle vit, bref un soupçon de son univers.

À Boulder, Rayleigh m’accueille chez lui alors que ses trois enfants restent cette semaine chez leur mère. Rayleigh me prévient qu’il ne passera pas la soirée chez lui, ce qui paradoxalement n’est pas pour me déplaire. D’une part cela rend la prise de contact plus progressive, d’autre part cela dissipe une crainte : non le couchsurfing n’implique pas que hôte et « surfeur » ne se lâchent pas d’une semelle pendant toute la durée du séjour – ce qui serait vite pesant. Après une visite rapide de sa maison, Rayleigh part à sa soirée et me laisse seul dans sa maison. Belle marque de confiance ! Sa maison reste d’ailleurs ouverte en permanence, que Rayleigh soit là ou pas. J’ouvre une parenthèse. Je me souviens d’un film de Michael Moore, peut-être Bowling for Columbine, dans lequel Moore, souvent aussi manichéen que les personnes ou les idées qu’il souhaite combattre, nous montre de gentils Canadiens laissant systématiquement leur logement ouvert alors que de l'autre côté de la frontière, de méfiants Américains s’enferment à double tour. Michael, si tu lis mon blog, passe donc voir Rayleigh à Boulder qui se fera un plaisir d’invalider ta démonstration !

Je suis les conseils gastronomiques de Rayleigh. Je m'installe au volant de ma gigantesque Ford  – j’avais pourtant demandé une voiture subcompact à Avis – en direction d'un incontournable mall, l'ancêtre américain de nos centres commerciaux, afin d’aller dîner. C’est aussi ça les voyages : faire ce dont on n’a pas forcément l’habitude, s’adapter aux coutumes locales. Comme mon vieil ami irlandais James me confia alors que lui rendais visite à Londres et qu’il m’encourageait à manger un très gras « English breakfast » : When in Rome, do as Romans do, expression que je me répète souvent sans forcément toujours la suivre à la lettre. Ne soyons pas dogmatiques ! Ainsi ai-je refusé de manger le balut que j’avais commandé par erreur à bord d’un train au Vietnam, pensant manger un oeuf dur alors qu’on me servait finalement un adorable petit poussin chaud recroquevillé dans sa coquille (en m’excusant auprès des âmes sensibles lectrices de ce carnet de voyage). Après avoir mangé le premier burger de ce voyage, je passe au supermarché me procurer quelques bières locales pour remercier Rayleigh de son hospitalité. Je ponctionne aussi quelques bagels (et leur inévitable cream cheese) pour le petit déjeuner, qu’il préfèrera ne pas manger car trop riches en gluten pour son régime. (Je m’étonne de découvrir à quel point le gluten a mauvaise presse de nos jours.)

Balade au crépuscule

À cet instant du récit je réalise que je n’ai pas encore parlé de mon angine récalcitrante qui occupe ma gorge et mon esprit hypocondriaque depuis une bonne dizaine de jours. J’y consacre donc une partie de ce paragraphe et de la journée de vendredi, aidé par Rayleigh qui me conseille d’aller au Urgent Care, à mi-chemin entre une consultation classique chez un médecin et les urgences. Après une visite impliquant pas moins de trois professionnels (l’un posant des questions sur mon état de santé général, un second dont j’ai oublié la fonction, puis enfin la médecin), j’en ressors soulagé et accessoirement allégé de 200$ (130$ pour la consultation et 70$ pour les antibiotiques). Cette dépense ne sera pas vaine néanmoins : moins de 24h après le début du traitement mon état s’est sensiblement amélioré. En fin de journée Rayleigh m’accompagne pour une petite randonnée, je profite de la lumière rasante du soleil couchant pour prendre quelques photos. Le soir, on part en virée à Boulder dont le centre-ville se révèle être incroyablement animé à l’occasion d’un festival dans la ville. Animations de rue, concerts, et beaucoup de monde dans l’artère principale (et piétonnière), Pearl Street. La population locale est un joyeux mélange d’étudiants et de hippies de tout âge. À peine assis sur un banc pour manger un dîner sur le pouce, voilà un baroudeur, tendance vieux-de-la-vieille, qui vient s’asseoir à côté de moi. En discutant j’en viens à lui dire que je viens de France, et aussitôt il me félicite au sujet de l’intervention en Irak. Je crois comprendre qu’il mentionne le refus de la France de participer à la « seconde » guerre du Golfe, symbolisé par le discours de Villepin à l’ONU. La suite est plus personnelle : il roulait il y a quarante-deux ans vers l’ouest, direction la Californie, quand sa voiture est tombée en rade à Boulder, où il est finalement resté. Le lien avec la France ? « You’re gonna like this, that car was a Peugeot » (prononcer Puuuu-dj-ooooo).

Les trois « fers-à-repasser » de Boulder

Le lendemain je me lance malgré le soleil tapant dans une randonnée plus ambitieuse à l’assaut des Flatirons (les fers à repasser !), trois énormes rochers plats et inclinés. C’est sans doute l’une des randonnées les plus populaires de Boulder et en ce samedi très ensoleillé, je ne suis pas le seul à arpenter le chemin ultra-fréquenté, ce qui ne gâche pas pour autant mon plaisir. Je repasse ensuite chez Rayleigh, avec qui j’ai une bonne discussion sur les voyages. Il revient d’un voyage au Costa Rica et en Colombie, on en profite pour baragouiner un peu en espagnol, le sien vaguement mâtiné d’inflexions sud-américaines alors que j’essaie tant bien que mal de suivre l’orthodoxie castillane. Quoiqu’il en soit, on revient assez rapidement à l’anglais, à l’américain devrais-je dire plus exactement. Rayleigh est passionné par la physique des particules, je ne ménage donc pas mes effets en lui parlant des expériences menées au CERN et de particules au noms exotiques. Par un curieux hasard son père, ingénieur, avait travaillé sur le « tandem Van de Graaff », lointain ancêtre des accélérateurs actuels. Le soir, je retourne faire un dernier tour dans le centre-ville de Boulder, autant pour y goûter l’animation de la ville qu’une glace Ben & Jerry’s (que je dirais bien méritée si je n'avais pas peur du pléonasme).

Gaffe aux lynx. Et aux ours.

La randonnée que j’emprunte le dimanche est curieusement désertée des marcheurs, à tel point que je me retrouve parfois assez seul sur le chemin alors que redoublent les panneaux invitant les randonneurs aux dangers potentiels que représentent les lynx et les ours ! Je les cherche autour de moi, tout à la fois dans l’espoir et dans la crainte d’en apercevoir. Je croise finalement un… randonneur, qui m’indique avoir vu un énorme serpent sur le bord du sentier ! Je termine la randonnée sans avoir croisé le moindre animal sauvage. Une fois rentré, Rayleigh insiste pour me présenter rapidement à ses enfants avant mon départ pour Denver, où j'arrive à la nuit tombée. J’y retrouve Joyce qui m’emmène dîner dans un célèbre restaurant mexicain du coin, « La Loma ». C’est autour d’une margarita big size que je lui raconte mon séjour à Boulder et ces quelques anecdotes.

Lever à l’aube le lendemain. Après un petit trajet en voiture durant lequel Joyce m'informe des chances d'Hillary de l'emporter en 2016,  je retrouve le confort de la gare de Denver en attendant le Zephyr en provenance de Chicago.