Prologue

Quatre jours après mon arrivée sur le sol américain, il est grand temps que je trempe ma plume dans les touches de mon clavier. Lors d’un voyage, le temps se contracte et engendre ainsi une densité d’événements, anecdotes ou découvertes anormalement élevée. Aussi il en va de mon intérêt de rapporter presque quotidiennement un peu de ce qui a pimenté ma journée sous peine d’oublier ce que je souhaite relater, précisément. Quand bien même, si cela arrivait ça ne serait ni grave, ni gênant.

J’ai par le passé voyagé à de nombreuses reprises et certains voyages se seraient volontiers prêtés au jeu du récit de voyage. Je n’ai pourtant jamais tenté l’aventure. Tout au plus ai-je griffonné quelques pages manuscrites à bord du transsibérien, lors d’un voyage qui plus que tout autre aurait mérité que je m’y attarde à l’écrit. Par paresse sans doute, manque de confiance peut-être, je n’ai pas poursuivi l’exercice.

L’absence a posteriori de tels carnets de bord ne m’a jamais pesé : je repense souvent à ces voyages, avec tendresse ou mélancolie, sans avoir besoin de lire ce qui avait été mon quotidien à l’époque. Certaines anecdotes me sont restées, bien sûr, et j’essaie à l’occasion de les faire revivre auprès de mes amis. Bien souvent cependant c’est le souvenir, plus diffus, du voyage dans sa globalité qui me reste, depuis des éléments factuels (avec qui, combien de temps, quelle époque de l’année) à des sentiments et impressions (pourquoi ce voyage, dans quel contexte, et quel état d’esprit m’habitait à l'époque). Ainsi la perception de ces voyages est plus subjective qu’objective. Seuls éléments tangibles de ces pérégrinations, a fortiori celles effectuées en solitaire, quelques tampons et visas – dont un grand nombre dans mon passeport désormais périmé – et les photos qu’il m’arrive parfois, rarement, de consulter a posteriori.

Je ne sais ce qu’il arrivera de ce récit. Vais-je l’écrire jusqu’au terme de mon voyage, prévu à Seattle le 1er octobre, ou au contraire aura-t’il pris fin prématurément, vaincu par la paresse de son auteur ou la vacuité de la tentative ? Accepterais-je d’en partager la lecture ou au contraire ces lignes relèveront plus du journal intime ? Je n’en sais rien et j’essaie de ne pas trop m’en soucier. Ce que je sais, en revanche, c’est que cette tentative est intimement liée à l’encouragement de quelques amis d’écrire (carnet de bord, poème, chanson, que sais-je encore !), je les en remercie infiniment, quoiqu’il advienne de cette modeste incursion littéraire.

Me voici au pied du périple, qui m'emmènera de New York à Chicago, me fera traverser les plaines du midwest puis le Colorado pour arriver à San Francisco, avant une remontée plein nord avec Seattle pour destination finale. Pour l'heure, c'est armé de quelques guides et cartes que je prends le RER B à la gare de la Cité Universitaire, à Paris. Direction l'aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, Terminal 2E.

10–13 septembre 2014 : New York City

Le voyage débute à peine et déjà je n’ai déjà pas réussi à tenir ma promesse d’écrire quotidiennement. Je profite de ces longs moments de transition ferroviaire, actuellement entre New York et Chicago, pour relater ma visite dans la grosse pomme. À propos, dit-on toujours que New York is the Big Apple ? Je me souviens de cette expression lors de nos visites familiales fréquentes dans les années 80, mais depuis j’ai l’impression que ce surnom (dont j’ignore l’origine) est un peu passé de mode. Bref !

Cette visite s’est terminée comme elle a commencé : sur les chapeaux de roues ! Après quelques jours très agréables passés en famille dans le New Jersey, je débarque à Penn Station mercredi 10 au matin, attendu de pied ferme par Michael Gilbert : rendez-vous au Amtrak Information booth around 10.15am. Je ne connais Michael qu’indirectement, au travers de mon blog de photos de gares pour lequel il a sillonné le New Jersey pendant un an afin de m’envoyer l’intégralité des établissements ferroviaires de l’État. Il m’a par la suite raconté que nombre de ses excursions, dictées par la mission belle et futile qu’il s’était assignée, l’ont été avec son père âgé de 94 ans. J’ai été touché de savoir que Michael et son papa ont à cette occasion passé de très beaux moments à voyager ensemble, de sa propre confidence, le temps d’une journée voire parfois d’un week-end. Je n’aurais pu imaginer plus heureuse conséquence de la création de ce blog il y a quatre ans. Modeste mais heureux effet papillon.

Malgré une petite appréhension initiale de rencontrer cet inconnu avec qui j’allais passer une bonne partie de la journée, le contact s’est bien passé, favorisé il est vrai par notre passion commune du train. Grâce à Michael j’ai pu profiter d’une visite personnalisée de la High Line, ancienne voie ferrée (alors intitulée West Side Improvement) qui alimentait les quartiers… alimentaires de l’ouest new-yorkais, et désormais aménagée en promenade touristique sur le modèle de la promenade plantée qui part de la place de la Bastille, à Paris. L’herbe étant sans doute plus verte ailleurs, pour reprendre une expression anglophone, j’ai été beaucoup plus séduit par la High Line que par son équivalent parisien. La raison est peut-être aussi due à la très riche visite guidée de Michael, qui a pu m’éclairer aussi bien sur l’aspect ferroviaire et technique (quelles étaient les voies, que desservaient-elles, quand leur exploitation commerciale a-t’elle pris fin, etc.) que la vie de ce quartier qu’il a connu plutôt malfamé et rempli de bouges interlopes avant sa transformation radicale, de Meatpacking à la Mecque de la mode…

Avec Michael Gilbert

À l’issue de cette promenade sous un ciel radieux ponctuée de quelques expressions imagées de Michael sur New York (je me souviens de celle-ci : « This is New York. Everybody has an angle. » que je ne comprends qu’approximativement mais qui me fait sourire.), Michael insiste pour m’offrir le déjeuner. Ainsi débarque-t’on dans le restaurant du Standard Hotel et rebaptisé « Eyeful Tower » (subtil jeu de mots !) parce que le badaud dans la rue peut observer la vie intime des pensionnaires – distraits ou exhibitionnistes – dudit hôtel. C’est ainsi que l’on débarque dans ce resto branché, couple étrangement assorti, costume-cravate pour l’un et jogging et t-shirt pour l’autre (je laisse au lecteur sagace le soin d’attribuer les tenues respectives à leur propriétaire). Le déjeuner se poursuit entre anecdotes ferroviaires et conseils de voyage pour se terminer en une apothéose pantagruélique de mousse au chocolat, dessert indécent justement intitulé « For two or more ». Malheureusement pour mon foie ou ma ligne, nous n’étions que deux.

Vue de la Eyeful Tower depuis la High Line

Une fois Michael rentré dans le New Jersey, je me décide pour un petit saut au musée Guggenheim, aussi connu pour son architecture que pour ses expositions. En l’occurrence, les fameuses rampes circulaires étaient inaccessibles car une exposition venait de se terminer, la suivante n’étant pas déjà installée. J’ai néanmoins profité de plus petites expositions temporaires, ainsi que de la collection permanente, et c’est tout de même un peu déçu que je quitte le musée et me dirige à Central Park. Je m'y pose quelques dizaines de minutes avant de rentrer dans la chambre que j’ai louée dans la 119ème rue (119th St. & Lenox Av.) au nord du parc, dans le quartier de Harlem. 

Départ laborieux jeudi midi, la faute à un décalage horaire mal assumé qui ne me fait dormir que par intermittence pendant la nuit. Une autre journée riche avec la visite de l’étonnante cathégrale Saint John the Divine, à deux pas de l’Université Columbia. Ce sont deux gigantesques dragons qui accueillent le visiteur dans la nef centrale, que j’aurais plutôt imaginés dans quelque temple vietnamien ou balinais. J’adore ce lieu ! La cathédrale néo-gothique est encore en construction pour quelques dizaines d’années, m’écrit mon guide. J’y retournerai volontiers. Le reste de la journée se passe à vélo, à bord d’un City Bike, l’équivalent new-yorkais et plus confortable des Vélib’ parisiens. Je m’extirpe de la circulation trop animée et je longe Manhattan le long de sa côte Est et en direction du Sud. La piste cyclable me permet de jeter un coup d’oeil à gauche vers l’énorme quartier du Queens (qu’à regret je n’aurai pas le temps de visiter) et de Brooklyn vers lequel je fonce. Sur ma droite, je laisse l’Empire State Building et le Chrysler (sans doute un de mes préférés) pendant que le nouveau-né One World Trade Center, joli bébé de 1776 pieds (soit  541 mètres), capte mon attention à mesure que je me rapproche de downtown. Je bifurque avant d’y arriver en empruntant le Manhattan Bridge, trop bruyant à mon goût en raison des rames de métro qui côtoient la piste cyclable. Le reste de la journée se passe à Brooklyn, le quartier DUMBO (District Under the Manhattan Bridge Overpass) avec sa vue imprenable sur Manhattan. 


Sud de Manhattan depuis DUMBO

C’est alors à Brooklyn Heights que je rencontre par hasard, en cherchant à garer mon vélo, un vieux monsieur qui commence à me parler en français, vestiges de son séjour à Paris de 1949 à 1955 (!), quand il habitait Saint-Germain-des-Prés et qu’il allait écouter Sydney Bechet au Vieux Colombier. Une belle rencontre qui se poursuit même autour d’une bière locale ! Voilà ce que j’aime et je recherche dans les voyages, des rencontres impromptues et décalées, des destins croisés le temps d’un instant.

Nous sommes le 11 septembre à New York, et depuis déjà 13 ans il est impossible de ne pas associer cette date à cette ville. Depuis le Brooklyn Bridge que je traverse à vélo, je regarde deux immenses pinceaux lumineux s’élevant dans la nuit tombée, dont j’aime l'émouvante simplicité. Je me rends sur le site où j'y découvre le mémorial Reflecting Absence. Deux cratères béants recueillent de l’eau tombant en cascade, au centre un trou noir sans fond. Très bel exemple d'alchimie transformant tragédie en art, dont l’archétype reste Guernica de Picasso. 

Reflecting Absence

Le lendemain je suis de nouveau sur le site pour y visiter le musée consacré aux attaques du 11 septembre, dont je fus surpris d’apprendre qu’il existât déjà. J’y suis allé un peu dubitatif, mais j’y suis allé et je n’ai pas regretté. L’essential du musée est consacré à l’événement lui-même, avec de nombreux objets et témoignages très forts. Ce qui m’a le plus marqué, néanmoins, est la découverte des entrailles du site, des volumes insensés de béton et de métal parmi lesquels se trouvent quelques oeuvres d’art, à nouveau touchantes de simplicité.

Les aïeux de certaines victimes de cette journée funeste avaient sans doute débarqué, deux ou trois générations auparavant, à Ellis Island que je visite pour la première fois, historique porte d’entrée des États-Unis pour les immigrants venus de Pologne, d’Allemagne, d’Italie… Je découvre le grand hall d’accueil dans lequel attendaient les immigrés de toutes les nationalités dans l’espoir d’obtenir le droit d’entrée aux États-Unis (ce sera le cas pour 98% d’entre eux). J’imagine le brouhaha polyglotte et le hasard de ces destins mêlés, à un moment du temps et de l’espace. Parmi ces immigrés, Francesco P. Arleo (mon italomonyme, si j’ose dire) et sa femme Rosa Felicia débarquent du Lombardia en provenance de Naples le 3 mars 1905. Ils donneront naissance quelques années plus tard à Andrew V. Arleo, mon grand-père. 


Registre d'accueil des immigrants à Ellis Island. Au numéro 11 on peut lire « Arleo Francesco ».

Le samedi 13 septembre marque une journée de transition. Le matin j’ai la chance de découvrir la salle mythique de l’Apollo Theater à Harlem. Je découvre par la même occasion la très animée 125ème rue au coeur de Harlem. Hors de question d’y trainer trop longtemps néanmoins : je dois rejoindre Penn Station, 42nd Street, pour prendre place à bord du Lake Shore Limited à destination de Chicago. Heure de départ : 15h40. Michael m’avait préalablement expliqué que la vue sur le côté gauche du train est beaucoup plus intéressante, en conséquence de quoi j’avais tout intérêt à me dépêcher, sitôt la voie connue (qu’il prédisit correctement être la voie 6). En langue originale, il me tint à peu près ce langage : « You have to run. You don’t wanna be on the right side. Once you know the track, run to the train, ask for the front of the train and seat left. You gotta be fast. You don’t wanna be on the right side. ». J’étais tellement fast que j’ai dû être parmi les premiers à monter à bord. Je me suis surpris à regarder avec condescendance les passagers – pauvres  ignorants ! – s’étant assis sur la droite, avant de me raviser en imaginant qu’ils avaient sans doute effectué ce trajet des dizaines (des centaines ?) de fois auparavant et que, droite ou gauche, c’était du pareil au même en ce qui les concernait. (Ils passèrent l’essentiel des dix heures suivantes à regarder qui leur smartphone, qui leur tablette, confirmation indirecte et a posteriori de toute absence de motivation touristique.) 

Le train s'élance, je laisse New York derrière moi.

Hall de départ de Penn Station

Interlude : Lake Shore Limited #49 (New York City – Chicago)

Le train s’élance, on time, je suis parfaitement installé et je me réjouis déjà des 19 heures et 5 minutes de trajet à venir. Le voyage s’annonce d’autant mieux que le siège y est très confortable (enfin un train qui laisse de la place pour les jambes, que les européens en prennent de la graine !). De plus le train n’est pas bondé, samedi oblige.

Paradoxalement je n’ai pas le temps de m’ennuyer, dans les trains en général et dans celui-ci en particulier. Je passe ainsi les deux premières heures à admirer la vue de la rivière Hudson que le train se plait à longer. J’en profite pour prendre en photo quelques gares de la grande banlieue new-yorkaise qui viendront alimenter, en heure et en temps, mon blog. Ma flânerie  est seulement interrompue par le chef du wagon qui grommelle que je ne suis pas à bord de la bonne voiture, ce qui ne portera d’ailleurs à aucune conséquence par la suite. Je bouquine un peu mon guide ferroviaire pour me renseigner sur les villes que je traverse et celles à venir, puis je commence le livre d’Emmanuel Carrère, « Le Royaume », qui me happe pendant les deux heures suivantes. Arrivée ensuite à Albany, capitale de l’État de New York, où le train en provenance de Boston fera marche arrière (dont j’appris récemment par mon ami ferroviphile Quentin qu’il s’agit de la manoeuvre dite de « refoulement ») afin de s’accoupler à celui en provenance de New York. Voici les deux villes associées pour partir à l’abordage du Midwest. Je profite de la pause de 45 minutes à Albany pour me dégourdir les jambes et boire un medium moccha decaf.

Confortablement installé, je me renseigne sur l'histoire et le trajet du Lake Shore Limited

Ce paragraphe est un aparté que la lectrice ou le lecteur – car il me semble désormais évident que je partagerai ce petit carnet de bord avec quelques personnes intéressées – peut aisément se passer de lire, sans risque de nuire à la compréhension globale du récit. Pour les autres, voici la suite. Trois personnes, dont je mettrais ma main au feu qu’il s’agissait d’une mère accompagnée de ses deux enfants post-adolescents (dont le fils, vague sosie de Boy George, s’appelait curieusement Cosmo mais ce détail n’est pas crucial) regardent dans ma direction et interpellent un jeune homme derrière moi (vague sosie de Cristiano Ronaldo, ce détail ayant eu un instant son importance) et s’enquièrent de son identité avant de sortir smartphones et appareils photo, les ados se succédant pour prendre la photo avec cet inconnu (appelons-le Cristiano par simplicité) qui ne l’est visiblement pas tant que ça. Je me souviens de la poignée de main entre Cristiano et le fils qui se présentait donc (« I’m Cosmo ») pendant que la mère s’exclamait « You’re so beautiful ! » à l’attention de Cristiano, dans un rare moment d’intensité dramatique. Je me suis plu à imaginer un instant que Cristiano était Cristiano (Ronaldo je veux dire, vous me suivez) avant de rire intérieurement de moi-même en imaginant le footballeur Ballon d’Or prendre son café à Albany à bord du Lake Shore Limited (doutes entièrement dissipés après avoir appris que Cristiano, le vrai, avait marqué un but sur pénalty au stage Santiago-Bernabeu de Madrid environ deux heures auparavant, empêchant de facto sa présence à bord de ce train). Anecdote hautement frustrante, donc, puisque je ne connaitrai jamais l’identité du « so beautiful » inconnu. En dehors de cette famille, néanmoins, personne n’a semblé porté une attention particulière à ce passager et ce jusqu’à son départ du train. J’en conclus qu’il s’agissait vraisemblablement d’une célébrité locale (un chanteur peut-être ? je maintiens la thèse d’un sportif) de Cleveland, où cet homme descendit.

Albany-Rensselaer sous la pluie pendant le refoulement du train provenant de Boston

À mon retour à bord du train, j’écris ce journal de voyage pendant que le reste du wagon s’enfonce dans la pénombre et le sommeil. À mon tour, je me prépare à dormir tant bien que mal. Je sors un attirail composé de : un cache pour les yeux, des boules quiès, un coussin de voyage gonflable et surtout, surtout, un drap de soie que j’eus la présence d’esprit d’emporter. Je ne voyage en effet pas à bord d’un train mais d’un réfrigérateur ambulant en raison d’une climatisation aussi inutile que polluante. J’avais déjà souffert du froid glacial dans le métro new-yorkais, et il en est de même à bord du train que je renomme volontiers Frozen Shore Limited. Je teste ensuite différentes postures, le moment idoine pour mettre en pratique mes cours de yoga au cours de l’année écoulée : corps recroquevillé sur les deux sièges ou en posture assise-allongée sur un seul, tête côté fenêtre ou couloir, repose-nuque autour du cou ou utilisé en oreiller.  Chacune me fait dormir un peu, à parts sensiblement égales. Je me réveille au petit matin dans un état proche de l’Ohio. Il est 7h du matin aussi je pars à l’assaut de la voiture-restaurant, ou dining-car en langue originale, pour y prendre mon petit déjeuner. Les oeufs tout aussi brouillés que mon esprit feront l’affaire. Même lorsqu’une commande ne semble pas poser de problème particulier, il est toujours une question qui trahit la confiance initiale avec laquelle je l’ai lancée :

– Here or to go?
– To go.

– Meat, sausages?
– No, thanks.

– @^%$#@# or potatoes ?
– …

Dans de telles situations il faut alors décider, et cela se joue en un éclair, qui l’emportera de la dignité ou de la curiosité. J’opte pour la seconde et je demande ce que sont les @^%$#@# (aussi parce je ne goûte guère les pommes-de-terre sautées au saut du lit). La réponse fuse : « If you don’t know what @^%$#@# are, you don’t wanna eat ‘em » ce qui a pour but de faire rire quelques voyageurs. Dont acte, partons sur les patates.

De retour à mon siège, et tel un gamin ayant oublié de travailler en amont et révisant quelques notes désespérément juste avant l’interrogation surprise (et le narrateur sait de quoi il parle), je sors de mon sac le petit guide de voyage sur Chicago. (Petit aparté commercial : j’utilise abondamment la série Cartoville, qui existe pour un grand nombre de villes de par le monde. Petit, léger, idéal pour repérer les différents quartiers d'une ville puis pour y déambuler, fort de ses nombreuses cartes assez détaillées. Fin du message publicitaire.) Bien sûr je laisserai faire le hasard mais j’aime néanmoins connaitre les différents quartiers et avoir une petite idée de mes excursions à venir. Mais il est trop tard, il faut rendre les copies : le Lake Shore Limited entre déjà dans la gare Union Station de Chicago.

Good boy, you did a really good ride !

14–17 septembre 2014 : Chicago

L’arrivée à Chicago est un peu chaotique. Adjectif très exagéré pour dire que je mets pas loin de deux heures pour arriver à mon logement, dans le quartier mexicain de Pilsen, au sud-ouest de la ville. Je me vante volontiers de bien savoir lire un plan. Aussi je savais qu’une fois arrivé à la gare de Halsted je devais marcher un peu, disons entre 5 et 10 minutes, en direction du Sud. Quand le « un peu » s’est transformé en c’est-dingue-j’aurais-jamais-imaginé-que-c’était-si-loin, je commence à interpeler quelques rares passants de ce quartier très, trop peu habité. Ce n’est jamais bon signe, quand on demande son chemin, de lire l’incrédulité dans le regard de ses interlocuteurs. Ici, ces deux femmes répétèrent en boucle le nom de la rue que je recherchais et dont elles n’avaient, visiblement, jamais entendu parler. Finalement c’est à un jeune qui passe (et à GoogleMaps) que je dois mon salut. Après un rapide coup d’oeil à son smartphone, je comprends la méprise : à Chicago, et peut-être ailleurs aux États-Unis, deux arrêts peuvent porter le même nom et être distants de plus d’un mile. (Un peu comme si l’arrêt de métro situé à Jussieu s’appelait « Gare de Lyon », voyez : ça peut surprendre.) Bref, d’un Halsted l’autre, je comprends que je dois repartir pour une demie-heure de marche plein Nord cette fois, avec mon sac et un peu de découragement en bandoulière. Je finis toutefois par arriver, pas mécontent, accueilli par un couple composé d’une artiste-plasticienne mexicaine et d’un musicien – le mot est trop fort, il s’agit d’un joueur de basse – américain.

Une bonne douche plus tard, je me décide pour un petit tour dans la Windy City qui, à l’inverse de New York, n’aura pas volé son surnom. Je me promène dans la 18ème rue du quartier de Pilsen, mais je pourrais tout aussi bien être dans un quartier de Guadalajara ou de Puebla, tant le quartier vit à l’heure mexicaine : bars et restaurants, boulangeries, drapeaux aux fenêtres, grandes fresques murales, sans même parler de l’espagnol que j’entends à chaque coin de rue. Une petite fête de quartier bat son plein : des enchiladas sont vendues pour les bénéfices conjugués de l’église du coin et de mon estomac qui lui non plus ne s’est pas fait prier.

Une fresque murale dans le quartier mexicain de Pilsen

Arrivé en ville, je suis d'abord fasciné par la boucle (call it The Loop) du métro aérien. Je me dirige vers le front de mer, trop tardivement pour profiter du musée d’art de Chicago et dont je réserve finalement la visite pour le lendemain. Vous avez bien lu « le front de mer » et vous me soupçonnez peut-être déjà d’une vaste arnaque géographique. Chicago, vaguement dans le midwest, pas trop loin du Canada… Et pourtant, le Lac Michigan (j’ai toujours envie de dire, en anglais, Michigan Lake au lieu de Lake Michigan), qui s’étend à l’horizon, borde la ville et lui donnerait presque un air balnéaire les jours d’été. Je m’y promène un peu puis j’arrive dans le superbe Millenium Park, bondé de monde en ce dimanche après-midi ensoleillé. Un festival de musique m’accueille, je m’allonge sur la pelouse, un concert tzigane se diffuse au travers d’une immense structure métallique alors que l’ombre portée des gratte-ciels alentour se joue de moi. Plus tard je découvre « La porte aux nuages », plus prosaïquement surnommée « Le haricot », gigantesque sculpture métallique de Anish Kapoor. Royaume du selfie démultiplié, je m’y risque et je me rends compte qu'une courte nuit à bord du train – en plus de l’inexorable passage du temps – ne porte pas conseil. Le Cartoville me suggère d’aller voir une sculpture immense de Picasso sur une place du quartier des affaires, à quelques blocks (unité de distance universelle) de là. Le quartier désert ne m’inspire guère et je rêve d’un petit troquet pour boire un coup – petit éclair de nostalgie européenne – et peut-être écrire quelques cartes postales. J’en demande trop et c’est dans un inévitable Starbucks que je me rends, avant que de rentrer au Mexique à quelques arrêts de métro de la ligne rose.


Buckingham Fountain

Le lendemain, c’est dans le froid et la grisaille que je passe la journée. Départ toujours laborieux. J’emprunte un Divvy, le Vélib’ de Chicago, avec lequel je me rends après un petite balade au Art Institute of Chicago, censément le meilleur musée du pays. Je me régale de l'inventivité surréaliste de René Magritte, avec cette expo temporaire très bien conçue, pas trop longue. Sans faire offense au provocateur catalan, les tableaux de Magritte me paraissent tellement plus poétiques dans leur simplicité que nombre de toiles oniriques (et psychédéliques avant l’heure) de Salvador Dalí, génie auto-proclamé du surréalisme. Il me reste encore un peu d’énergie pour aller guigner du côté des collections permanentes : art américain, art moderne, et contemporain. En vrac, je me nourris de Hopper, Giacometti, Miró, Richter… Passées les deux heures de présence (dont je me suis rendu compte empiriquement que c’est ma durée maximale de présence dans un musée), je sors du musée en ignorant superbement bouddhas indiens et autres statuettes africaines. Petit sandwich sur un banc, puis à nouveau un peu de vélo jusqu’à la Sears Tower (que je ne me parviens toujours pas à appeler de son nouveau nom, la Willis Tower depuis 2009), anciennement plus haut gratte-ciel au monde, 108 étages et 1729 pieds de hauteur soit 527 mètres. (Je me fais à l’instant la réflexion qu’un  pied correspond à 30,48 cm soit une pointure de 48 !)

Le temps est maussade et la vue depuis là-haut s’en ressent, ce qui accentue un peu le sentiment mitigé de cette visite. Je m’amuse néanmoins à tester mon sens de l’orientation. Au Nord le lac Michigan s’étend à l’horizon, mais c’est beaucoup plus près, vers le célèbre stade de baseball Wrigley Field que mon regard est tourné. Ce soir, je me transformerai en un fervent supporter des Chicago Cubs. Pour l’heure je redescends les 108 étages de la tour puis j’emprunte un vélo pour me diriger vers le Magnificent Mile, la version locale de l’aventure Montaigne ou de la 5th Avenue. Je n’ai aucune velléité d’achats, cependant, je fais un tour de quartier avant de m’engouffrer dans le Goat Burger, dont j’ignorais l’existence mais dont mon guide vante la visite. Je ne suis pas déçu par cette taverne recluse au sous-sol et qui semble tout droit sortie des années cinquante. Une fois lesté d’un excellent cheese-burger, je saute dans une rame de la ligne rouge, direction Wrigleyville.

C’est une joie immense que de me rendre dans ce stade mythique pour assister à ce match entre les Cubs et les Reds de Cincinnati. Ce match de baseball me rappelle ceux que je voyais, petit, en compagnie de mon père et mon grand-père – supporters ataviques des New York Yankees – qui m’apprenaient devant l’écran de télévision les règles du jeu, que je suis fier de connaitre encore sur le bout de mes gants. Ainsi j’assiste à un match quelques vingt-sept années après celui auquel j’assistai au Yankee Stadium. Le match est d’abord plutôt ennuyant, mais l’essentiel est ailleurs. Petite incongruité au milieu du match, entre deux séquences de jeu, un soldat revenu de je-ne-sais-quelle guerre se présente seul au milieu de la pelouse, acclamé par une standing ovation de la foule (à l’exception d’un européen très peu porté sur les choses militaires). Eh c’est l’Amérique, We support our troops ! Passé ce grand moment patriotique, le jeu reprend. J’ai froid, il se fait tard, le score est désespérément nul et vierge… je suis tenté de quitter le stade avant la fin du match. Pourtant, je me souviens de l’adage du philosophe des Yankees, Yogi Berra : « It ain’t over till it’s over » (en version française, « Tant qu’c’est pas fini, c’est pas fini »). Le match touche justement à sa fin et il reste encore une toute petite chance pour les Cubs de marquer un point, et donc de gagner le match. Après une tarentelle sicilienne jouée frénétiquement à l’orgue, le batteur Antony Rizzo se présente face au lanceur des Reds. Il frappe la balle qui s’éloigne au loin, à une distance hors d’atteinte des défenseurs de Cincinnati, donnant instantanément la victoire à l’équipe locale.  Walk-off home-run ! Le héros est accueilli par toute son équipe, pendant que la foule se met à entonner ce refrain :

Go Cubs, go!
Go Cubs, go!
Hey Chicago what do you say,
Cubs are gonna win today!

J’en donne cinq à mon voisin, puis je rentre à Pilsen. A casa.

Go Cubs, Go! Les Cubs l'emportent 1-0 face au Reds.

Mardi 16 septembre : je décide de ne rien visiter. J’entends par là, découvrir la ville elle-même plutôt que ses attractions touristiques, m’y promener aléatoirement, découvrir ses quartiers. C’est sur un vélo que je me lance dans une énorme boucle qui me fera passer en quelques coups de pédale de la Chine au Mexique, puis de l’Ukraine à la Pologne, de zones désertées au quartier branché de Six Intersections où je m'arrête boire un verre et lire dans le journal local le compte-rendu de la partie de baseball de la veille. (En France j'ai également ce rituel de lire dans L'Équipe le compte-rendu d'un événement sportif auquel j'ai pu assister, ou du moins dont le résultat final m'a réjoui.) En me rapprochant du centre-ville et après une visite décevante du parc d'attractions sur la Navy Pier, je longe le lac Michigan, puis jette mes dernières forces pour rejoindre un restaurant mexicain de Pilsen alors que la nuit tombe sur la ville.


Je finis mon tour de vélo alors que la nuit tombe sur Chicago

Interlude : California Zephyr #5 (Chicago – Denver)

Je rassemble dans ma chambre mes affaires éparses, en vue du voyage jusqu’à Denver. Cet après-midi j’embarque à bord du mythique California Zephyr ! Malgré l’excitation (ou à cause d'elle ?) je traine lamentablement et c’est presque en courant et en nage que je finis par arriver à Union Station en début d'après-midi. Après un petit moment de flottement, je trouve finalement la voie à laquelle m’attend le Superliner, gigantesque train métallique à deux étages, dans lequel je pénètre dix petites minutes avant le départ.


C'est l'heure du départ à Union Station. Direction le Colorado !

Peu de monde à bord, ce qui me permet de m’installer en siège fenêtre. Je réitère mon rituel, je sors de mon sac ce qui me sera utile pendant la traversée : Kindle, appareil photo, et mon guide ferroviaire, USA by Rail, véritable bible qui me renseigne sur les villes traversées et quelques curiosités sur le chemin. La proche banlieue de Chicago regorge de gares de trains. L’appareil photo préalablement réglé, j’en fais mon miel. Voila qui devrait augmenter significativement le nombre de photos de mon blog, permettant en passant de reprendre quelque avance auprès de mes amis les plus prolifiques ! Je rêvasse ensuite puis je reprends ma lecture du roman d’Emmanuel Carrère, qui relate sa curieuse conversion au christianisme au début des années 90. Je souris de ses déboires mystiques, c’est souvent très drôle, profond également, toujours impeccablement écrit. Je ne néglige pas pour autant les paysages qui défilent. Lors de la traversée d'un village, je suis particulièrement à l'affût : ici la poste, là des jardins, quelques piscines, une voiture à l'arrêt au passage à niveau et parfois – et c’est toujours une récompense – un passant. Je le regarde et je m’amuse toujours à imaginer son quotidien (qui est-il, que fait-il, et pourquoi ?) et de m’interroger un instant sur le hasard qui nous place ici ou là et à une certaine période de l’histoire.

Après une heure de voyage le train s’arrête en rase campagne, et c’est peu de le dire. Le haut-parleur crachote : un problème sur la voie nous immobilisera sur la voie pendant quarante-cinq minutes. Bagatelle ! En temps normal, lors d’un trajet quotidien, j’aurais pesté. Là je ne cille pas, je m'en amuserais presque… magie du voyage. Quelques chapitres plus loin, le train repart comme promis. Les cours de géographie au lycée nous apprennent que le Midwest regorge de champs de maïs. Sans grande surprise, ils arrivent : je les vois rougeoyer pendant l'heure suivante, seulement interrompus par quelques villages dont le nom est systématiquement inscrit en grosses lettres sur le château d’eau local. Je repense à celui du film Bagdad Café.

Princeton, Illinois : son château d'eau, ses champs de maïs

Conséquence malheureuse de notre retard, c’est entre chien et loup que le train traverse le très attendu Mississippi. Je ris de la méprise qui deux minutes auparavant m’a vu confondre un vulgaire affluent pour le plus grand fleuve du pays. Me voici dans l’Iowa avec cette première gare en bordure du fleuve, Burlington. Je mange par gourmandise un trop volumineux sandwich à la dinde, acheté le matin même dans un deli de Chicago, je lis un peu (pauvre Emmanuel qui semble décidément bien tourmenté par sa soudaine conversion religieuse !), j’écris quelques passages du carnet de bord dont je me rends compte qu’il a pris déjà beaucoup de retard, heureusement compensé par une bonne mémoire de mon séjour chicagoan (étrange mot, et pourtant…).

Il est strictement interdit de fumer à l’intérieur du train. Aussi, à intervalles réguliers le train marque un arrêt prolongé annoncé comme « smoke stop ». Je suis non-fumeur mais je chausse toujours mes tennis pour aller me dégourdir les jambes et, si je suis tout à fait honnête, pour prendre une photo de la gare locale, forcément de meilleure qualité que depuis l’intérieur du train. Je me délecte du nom de la gare, Ottumwa dans l'Iowa, qui fleure bon quelque dialecte amérindien.

Le Zephyr fait également un smoke stop à Galesburg


All aboard ! En voiture ! Le California Zephyr reprend son bonhomme de chemin ferroviaire en direction du sud-ouest. Je sors mon attirail à sommeil mais auparavant j’écoute pour la première fois du voyage quelques chansons françaises. Dans un demi-sommeil je réalise que je suis dans le Nebraska.

Quelques heures plus tard, la lumière rasante du Colorado m’aveugle au réveil. L’arrivée à Denver est annoncée dans deux heures environ. Je marche en direction du lounge-car, wagon d’observation dont le niveau inférieur vend snacks et boissons chaudes. Sucre et lait compensent approximativement la qualité du café américain. Quant au bagel made in Amtrak, c’est la faim et non la gourmandise qui me convainc de le manger. Le train ralentit puis s’arrête dans la gare de Fort Morgan que je prends consciencieusement en photo. Mon guide ferroviaire m’apprend que c’est ici qu’est inhumé le romancier de science-fiction Philip K. Dick. Je sursaute car Emmanuel Carrère, dans son roman que je lisais la veille, décrit plusieurs pages durant la biographie qu’il a consacrée à cet auteur. Amusante coïncidence qui me donne envie de lui écrire (à Carrère, pas à Dick, paix à son âme !) avant de me raviser, au moins momentanément.

Fort Morgan, lieu de repos éternel du romancier Philip K. Dick


Lors d’un trajet d'une vingtaine d'heures de train, apprendre qu’il n’en reste plus de deux à tirer pourrait être vu comme un soulagement. Ce n’est pas mon cas. Je suis tenté d’ajouter, avec un zeste de provocation : « Ah non, pas déjà ! ». D’une part, aussi curieux que cela puisse paraitre, je n’ai jamais le temps de faire tout ce dont je me réjouissais : lire, écrire, écouter de la musique, rêvasser, prendre des photos, ou encore parler avec d’autres voyageurs dans la voiture panoramique, l’équivalent de la place publique à bord de ce train, l’agora version Amtrak si vous voulez. 

Ensuite, une telle annonce sonne le glas d’une incroyable parenthèse temporelle, d’un luxe improbable. Je risque ici une petite analogie. J’ai toujours pensé que, paradoxalement, l’apport de la contrainte est un vrai gage de liberté et de création artistique, que ce soit en musique ou en peinture, en littérature ou dans le jeu dramatique. A contrario son absence totale (si tant est que cela puisse exister) va parfois de pair avec des exercices plus stériles. Vous voyez sans doute où je veux en venir. J’aime cette contrainte qui consiste à être confiné (tout en restant libre de ses déplacements, au contraire de l’avion dont le confinement peut devenir oppressant) pour laisser le champ libre à toute forme de création, de pensées, de rencontres. On veillera à ne pas pousser trop loin le bouchon de la démonstration : il parait évident qu’une contrainte excessive devient inconfortable et donc liberticide.

Il est une dernière raison. Un long trajet en train crée non seulement une bulle temporelle mais également un isolement physique : on y est comme dans un cocon. La grosse structure métallique fait office de cage de Faraday, qui protège non seulement de la foudre mais, par extension, par analogie, de toute forme de danger extérieur. Aussi, lors d’un long voyage vers l’inconnu, l’arrivée  imminente du terminus est forcément synonyme d’une forme d’insécurité passagère. J'aime et je redoute ces moments transitoires, instants charnières aux flottements inquiétants et délicieux.

Pas le temps de gamberger outre mesure : le train refoule déjà en gare de Denver, sous un soleil radieux.


La gare de Union Station accueille mes premiers pas dans le Colorado

Digression procrastinatoire

Il fallait s’en douter. J’avais même évoqué très sérieusement une telle éventualité dans le premier billet de cette traversée américaine. Atteindre Seattle ne présentait guère de doutes, sauf incident majeur et donc improbable. En revanche, mener ce journal de bord à son terme relevait d’un défi autrement plus périlleux et semé d’embûches. La suite m’a donné raison – et une fois n’étant pas coutume j’eus préféré avoir tort. J’ai franchi la ligne d’arrivée que je m'étais fixée, à Seattle, le soir du mercredi 1er octobre 2014. Six mois après ce non-événement, force est de constater que ce journal est en friches, à l’abandon. Une carcasse désespérément bloquée sur une voie désaffectée de la très belle gare de Denver.

Je garde toutefois l’espoir de me remettre à l’ouvrage, de remonter à bord de cette poussive loco littéraire scribouillarde (*). Après tout elle m’a déjà mené de l’état de New York à celui du Colorado, ce qui est déjà en soi un beau voyage. Malgré cette longue halte hivernale, je perçois néanmoins quelques battements sourdre à travers la carlingue, sans savoir s’il s’agit de soubresauts inutiles ou d’un véritable second souffle.

Au départ de Denver, le California Zephyr emprunte sans doute le chemin le plus spectaculaire de toute la traversée, à l’assaut des Rocheuses. Bien plus tard c’est le désert du Nevada qu’il traversera en toute nonchalance. J’aurai l’occasion d’y revenir. Pour l’heure, un autre écueil se dresse : l’oubli. Par oubli j’entends tout d’abord l’oubli factuel, la séquence ordonnée d’événements et de décisions ayant rythmé mon quotidien de Denver à Seattle. Cet oubli-là ne m’inquiète pas outre mesure, même si quelques anecdotes sûrement croustillantes ou cocasses resteront sur le quai d’une gare de Californie ou de l’Oregon. Je crois pourtant pouvoir restituer assez fidèlement le reste du voyage, aidé et stimulé en cela par les photos qu’il me reste d’ailleurs à trier. Plus fugace, la mémoire émotionnelle – et ainsi, un peu de l’envie initiale – risque de me faire défaut pour mener à bien le projet. Se remémorer les états d’euphorie, de tristesse, de joie, de doutes, de surprises, de peurs (mes états désunis, en quelque sorte) qui m'animaient alors, voilà le véritable défi. Le jeu consiste donc à retrouver en soi les sensations qui étaient les miennes, dans un espace et un temps en rien comparables à ceux dans lesquels j’évolue ici et maintenant (en avril, à Paris) et à les transmettre avec justesse et fidélité.

Il convient de mettre un terme à ce texte auto-référent à la gloire de l'art procrastinatoire – j’écris pour écrire que je vais écrire. C’est peut-être surtout un procédé de prendre le lecteur à témoin : gare à moi si je ne vous emmène pas jusqu’à destination. Me voilà prévenu ! Et vous aussi.

(*) Je n’aime pas utiliser ici cet adjectif incongru et vaniteux dans ce contexte. Quel serait un adjectif qui caractérise l'écrit, sans être aussi fortement connoté ? Merci à Arthur pour le « scribouillard » que j'aime beaucoup.

18–21 septembre 2014 : Denver et Boulder

Mon arrivée à Denver est un régal grâce à l’accueil de Joyce, la compagne de Ken, copain d’enfance de mon père et de Michael Gilbert, que vous avez eu l'occasion de rencontrer à New York il y a quelque temps déjà. Je l’attends dans le hall de la gare la plus luxueuse qu’il m’ait été permis de voir (sachant que cette permission m'a souvent été accordée). Ambiance ferroviaire cosy donc, avec pour dilemme le douloureux choix de s'allonger sur un grand canapé confortable ou plutôt s'enfoncer dans un fauteuil-club en cuir, éclairé par de superbes lampes Art déco.

Le luxueux lobby de la gare de Denver, Colorado

Je profite ensuite d'une parfaite oasis chez Joyce pour me reposer, manger, me laver, bref pour me requinquer avant mon départ pour Boulder dans l’après-midi. Finalement la seule petite inquiétude concerne le trajet en voiture, pourtant très court, entre Denver et Boulder. La conduite à l’étranger obéit à ses propres règles de conduite, disons sa propre étiquette et sa signalétique spécifique. Une fois de plus, Joyce m’offre son aide et m’escorte jusqu’à la sortie de Denver. Très rapidement me voilà filant à 75 mph sur la I-25 North puis US-26 West, cruise-control activé, en direction de Boulder.

Celle de la conduite étant maintenant dans mon rétroviseur, une autre appréhension, légère et différente, s’empare de moi alors que j'entre dans Boulder. Pour la première fois, j’ai en effet décidé de demander,  via couchsurfing.com, à un hôte de m’héberger. J’ai souvent entendu parler de couchsurfing, qui met en contact des personnes qui se proposent d’accueillir – c’est généreux – des voyageurs en les hébergeant le plus souvent, parfois en les rencontrant autour d’un verre. En tant que voyageur, l’intérêt est double. Financièrement, évidemment, être hébergé gracieusement constitue une possibilité unique d’alléger les dépenses, a fortiori dans un pays comme les États-Unis où les prix des hôtels sont souvent excessifs. L’aspect cependant le plus exaltant (l'anglais thrilling me vient spontanément) est la rencontre avec une personne totalement inconnue qui pourra, avec un niveau d’engagement variable, faire découvrir où elle vit, comment elle vit, bref un soupçon de son univers.

À Boulder, Rayleigh m’accueille chez lui alors que ses trois enfants restent cette semaine chez leur mère. Rayleigh me prévient qu’il ne passera pas la soirée chez lui, ce qui paradoxalement n’est pas pour me déplaire. D’une part cela rend la prise de contact plus progressive, d’autre part cela dissipe une crainte : non le couchsurfing n’implique pas que hôte et « surfeur » ne se lâchent pas d’une semelle pendant toute la durée du séjour – ce qui serait vite pesant. Après une visite rapide de sa maison, Rayleigh part à sa soirée et me laisse seul dans sa maison. Belle marque de confiance ! Sa maison reste d’ailleurs ouverte en permanence, que Rayleigh soit là ou pas. J’ouvre une parenthèse. Je me souviens d’un film de Michael Moore, peut-être Bowling for Columbine, dans lequel Moore, souvent aussi manichéen que les personnes ou les idées qu’il souhaite combattre, nous montre de gentils Canadiens laissant systématiquement leur logement ouvert alors que de l'autre côté de la frontière, de méfiants Américains s’enferment à double tour. Michael, si tu lis mon blog, passe donc voir Rayleigh à Boulder qui se fera un plaisir d’invalider ta démonstration !

Je suis les conseils gastronomiques de Rayleigh. Je m'installe au volant de ma gigantesque Ford  – j’avais pourtant demandé une voiture subcompact à Avis – en direction d'un incontournable mall, l'ancêtre américain de nos centres commerciaux, afin d’aller dîner. C’est aussi ça les voyages : faire ce dont on n’a pas forcément l’habitude, s’adapter aux coutumes locales. Comme mon vieil ami irlandais James me confia alors que lui rendais visite à Londres et qu’il m’encourageait à manger un très gras « English breakfast » : When in Rome, do as Romans do, expression que je me répète souvent sans forcément toujours la suivre à la lettre. Ne soyons pas dogmatiques ! Ainsi ai-je refusé de manger le balut que j’avais commandé par erreur à bord d’un train au Vietnam, pensant manger un oeuf dur alors qu’on me servait finalement un adorable petit poussin chaud recroquevillé dans sa coquille (en m’excusant auprès des âmes sensibles lectrices de ce carnet de voyage). Après avoir mangé le premier burger de ce voyage, je passe au supermarché me procurer quelques bières locales pour remercier Rayleigh de son hospitalité. Je ponctionne aussi quelques bagels (et leur inévitable cream cheese) pour le petit déjeuner, qu’il préfèrera ne pas manger car trop riches en gluten pour son régime. (Je m’étonne de découvrir à quel point le gluten a mauvaise presse de nos jours.)

Balade au crépuscule

À cet instant du récit je réalise que je n’ai pas encore parlé de mon angine récalcitrante qui occupe ma gorge et mon esprit hypocondriaque depuis une bonne dizaine de jours. J’y consacre donc une partie de ce paragraphe et de la journée de vendredi, aidé par Rayleigh qui me conseille d’aller au Urgent Care, à mi-chemin entre une consultation classique chez un médecin et les urgences. Après une visite impliquant pas moins de trois professionnels (l’un posant des questions sur mon état de santé général, un second dont j’ai oublié la fonction, puis enfin la médecin), j’en ressors soulagé et accessoirement allégé de 200$ (130$ pour la consultation et 70$ pour les antibiotiques). Cette dépense ne sera pas vaine néanmoins : moins de 24h après le début du traitement mon état s’est sensiblement amélioré. En fin de journée Rayleigh m’accompagne pour une petite randonnée, je profite de la lumière rasante du soleil couchant pour prendre quelques photos. Le soir, on part en virée à Boulder dont le centre-ville se révèle être incroyablement animé à l’occasion d’un festival dans la ville. Animations de rue, concerts, et beaucoup de monde dans l’artère principale (et piétonnière), Pearl Street. La population locale est un joyeux mélange d’étudiants et de hippies de tout âge. À peine assis sur un banc pour manger un dîner sur le pouce, voilà un baroudeur, tendance vieux-de-la-vieille, qui vient s’asseoir à côté de moi. En discutant j’en viens à lui dire que je viens de France, et aussitôt il me félicite au sujet de l’intervention en Irak. Je crois comprendre qu’il mentionne le refus de la France de participer à la « seconde » guerre du Golfe, symbolisé par le discours de Villepin à l’ONU. La suite est plus personnelle : il roulait il y a quarante-deux ans vers l’ouest, direction la Californie, quand sa voiture est tombée en rade à Boulder, où il est finalement resté. Le lien avec la France ? « You’re gonna like this, that car was a Peugeot » (prononcer Puuuu-dj-ooooo).

Les trois « fers-à-repasser » de Boulder

Le lendemain je me lance malgré le soleil tapant dans une randonnée plus ambitieuse à l’assaut des Flatirons (les fers à repasser !), trois énormes rochers plats et inclinés. C’est sans doute l’une des randonnées les plus populaires de Boulder et en ce samedi très ensoleillé, je ne suis pas le seul à arpenter le chemin ultra-fréquenté, ce qui ne gâche pas pour autant mon plaisir. Je repasse ensuite chez Rayleigh, avec qui j’ai une bonne discussion sur les voyages. Il revient d’un voyage au Costa Rica et en Colombie, on en profite pour baragouiner un peu en espagnol, le sien vaguement mâtiné d’inflexions sud-américaines alors que j’essaie tant bien que mal de suivre l’orthodoxie castillane. Quoiqu’il en soit, on revient assez rapidement à l’anglais, à l’américain devrais-je dire plus exactement. Rayleigh est passionné par la physique des particules, je ne ménage donc pas mes effets en lui parlant des expériences menées au CERN et de particules au noms exotiques. Par un curieux hasard son père, ingénieur, avait travaillé sur le « tandem Van de Graaff », lointain ancêtre des accélérateurs actuels. Le soir, je retourne faire un dernier tour dans le centre-ville de Boulder, autant pour y goûter l’animation de la ville qu’une glace Ben & Jerry’s (que je dirais bien méritée si je n'avais pas peur du pléonasme).

Gaffe aux lynx. Et aux ours.

La randonnée que j’emprunte le dimanche est curieusement désertée des marcheurs, à tel point que je me retrouve parfois assez seul sur le chemin alors que redoublent les panneaux invitant les randonneurs aux dangers potentiels que représentent les lynx et les ours ! Je les cherche autour de moi, tout à la fois dans l’espoir et dans la crainte d’en apercevoir. Je croise finalement un… randonneur, qui m’indique avoir vu un énorme serpent sur le bord du sentier ! Je termine la randonnée sans avoir croisé le moindre animal sauvage. Une fois rentré, Rayleigh insiste pour me présenter rapidement à ses enfants avant mon départ pour Denver, où j'arrive à la nuit tombée. J’y retrouve Joyce qui m’emmène dîner dans un célèbre restaurant mexicain du coin, « La Loma ». C’est autour d’une margarita big size que je lui raconte mon séjour à Boulder et ces quelques anecdotes.

Lever à l’aube le lendemain. Après un petit trajet en voiture durant lequel Joyce m'informe des chances d'Hillary de l'emporter en 2016,  je retrouve le confort de la gare de Denver en attendant le Zephyr en provenance de Chicago.