Il fallait s’en douter. J’avais même évoqué très sérieusement une telle éventualité dans le premier billet de cette traversée américaine. Atteindre Seattle ne présentait guère de doutes, sauf incident majeur et donc improbable. En revanche, mener ce journal de bord à son terme relevait d’un défi autrement plus périlleux et semé d’embûches. La suite m’a donné raison – et une fois n’étant pas coutume j’eus préféré avoir tort. J’ai franchi la ligne d’arrivée que je m'étais fixée, à Seattle, le soir du mercredi 1er octobre 2014. Six mois après ce non-événement, force est de constater que ce journal est en friches, à l’abandon. Une carcasse désespérément bloquée sur une voie désaffectée de la très belle gare de Denver.
Je garde toutefois l’espoir de me remettre à l’ouvrage, de remonter à bord de cette poussive loco littéraire scribouillarde (*). Après tout elle m’a déjà mené de l’état de New York à celui du Colorado, ce qui est déjà en soi un beau voyage. Malgré cette longue halte hivernale, je perçois néanmoins quelques battements sourdre à travers la carlingue, sans savoir s’il s’agit de soubresauts inutiles ou d’un véritable second souffle.
Au départ de Denver, le California Zephyr emprunte sans doute le chemin le plus spectaculaire de toute la traversée, à l’assaut des Rocheuses. Bien plus tard c’est le désert du Nevada qu’il traversera en toute nonchalance. J’aurai l’occasion d’y revenir. Pour l’heure, un autre écueil se dresse : l’oubli. Par oubli j’entends tout d’abord l’oubli factuel, la séquence ordonnée d’événements et de décisions ayant rythmé mon quotidien de Denver à Seattle. Cet oubli-là ne m’inquiète pas outre mesure, même si quelques anecdotes sûrement croustillantes ou cocasses resteront sur le quai d’une gare de Californie ou de l’Oregon. Je crois pourtant pouvoir restituer assez fidèlement le reste du voyage, aidé et stimulé en cela par les photos qu’il me reste d’ailleurs à trier. Plus fugace, la mémoire émotionnelle – et ainsi, un peu de l’envie initiale – risque de me faire défaut pour mener à bien le projet. Se remémorer les états d’euphorie, de tristesse, de joie, de doutes, de surprises, de peurs (mes états désunis, en quelque sorte) qui m'animaient alors, voilà le véritable défi. Le jeu consiste donc à retrouver en soi les sensations qui étaient les miennes, dans un espace et un temps en rien comparables à ceux dans lesquels j’évolue ici et maintenant (en avril, à Paris) et à les transmettre avec justesse et fidélité.
Il convient de mettre un terme à ce texte auto-référent à la gloire de l'art procrastinatoire – j’écris pour écrire que je vais écrire. C’est peut-être surtout un procédé de prendre le lecteur à témoin : gare à moi si je ne vous emmène pas jusqu’à destination. Me voilà prévenu ! Et vous aussi.
(*)Je n’aime pas utiliser ici cet adjectif incongru et vaniteux dans ce contexte. Quel serait un adjectif qui caractérise l'écrit, sans être aussi fortement connoté ? Merci à Arthur pour le « scribouillard » que j'aime beaucoup.
(*)