10–13 septembre 2014 : New York City

Le voyage débute à peine et déjà je n’ai déjà pas réussi à tenir ma promesse d’écrire quotidiennement. Je profite de ces longs moments de transition ferroviaire, actuellement entre New York et Chicago, pour relater ma visite dans la grosse pomme. À propos, dit-on toujours que New York is the Big Apple ? Je me souviens de cette expression lors de nos visites familiales fréquentes dans les années 80, mais depuis j’ai l’impression que ce surnom (dont j’ignore l’origine) est un peu passé de mode. Bref !

Cette visite s’est terminée comme elle a commencé : sur les chapeaux de roues ! Après quelques jours très agréables passés en famille dans le New Jersey, je débarque à Penn Station mercredi 10 au matin, attendu de pied ferme par Michael Gilbert : rendez-vous au Amtrak Information booth around 10.15am. Je ne connais Michael qu’indirectement, au travers de mon blog de photos de gares pour lequel il a sillonné le New Jersey pendant un an afin de m’envoyer l’intégralité des établissements ferroviaires de l’État. Il m’a par la suite raconté que nombre de ses excursions, dictées par la mission belle et futile qu’il s’était assignée, l’ont été avec son père âgé de 94 ans. J’ai été touché de savoir que Michael et son papa ont à cette occasion passé de très beaux moments à voyager ensemble, de sa propre confidence, le temps d’une journée voire parfois d’un week-end. Je n’aurais pu imaginer plus heureuse conséquence de la création de ce blog il y a quatre ans. Modeste mais heureux effet papillon.

Malgré une petite appréhension initiale de rencontrer cet inconnu avec qui j’allais passer une bonne partie de la journée, le contact s’est bien passé, favorisé il est vrai par notre passion commune du train. Grâce à Michael j’ai pu profiter d’une visite personnalisée de la High Line, ancienne voie ferrée (alors intitulée West Side Improvement) qui alimentait les quartiers… alimentaires de l’ouest new-yorkais, et désormais aménagée en promenade touristique sur le modèle de la promenade plantée qui part de la place de la Bastille, à Paris. L’herbe étant sans doute plus verte ailleurs, pour reprendre une expression anglophone, j’ai été beaucoup plus séduit par la High Line que par son équivalent parisien. La raison est peut-être aussi due à la très riche visite guidée de Michael, qui a pu m’éclairer aussi bien sur l’aspect ferroviaire et technique (quelles étaient les voies, que desservaient-elles, quand leur exploitation commerciale a-t’elle pris fin, etc.) que la vie de ce quartier qu’il a connu plutôt malfamé et rempli de bouges interlopes avant sa transformation radicale, de Meatpacking à la Mecque de la mode…

Avec Michael Gilbert

À l’issue de cette promenade sous un ciel radieux ponctuée de quelques expressions imagées de Michael sur New York (je me souviens de celle-ci : « This is New York. Everybody has an angle. » que je ne comprends qu’approximativement mais qui me fait sourire.), Michael insiste pour m’offrir le déjeuner. Ainsi débarque-t’on dans le restaurant du Standard Hotel et rebaptisé « Eyeful Tower » (subtil jeu de mots !) parce que le badaud dans la rue peut observer la vie intime des pensionnaires – distraits ou exhibitionnistes – dudit hôtel. C’est ainsi que l’on débarque dans ce resto branché, couple étrangement assorti, costume-cravate pour l’un et jogging et t-shirt pour l’autre (je laisse au lecteur sagace le soin d’attribuer les tenues respectives à leur propriétaire). Le déjeuner se poursuit entre anecdotes ferroviaires et conseils de voyage pour se terminer en une apothéose pantagruélique de mousse au chocolat, dessert indécent justement intitulé « For two or more ». Malheureusement pour mon foie ou ma ligne, nous n’étions que deux.

Vue de la Eyeful Tower depuis la High Line

Une fois Michael rentré dans le New Jersey, je me décide pour un petit saut au musée Guggenheim, aussi connu pour son architecture que pour ses expositions. En l’occurrence, les fameuses rampes circulaires étaient inaccessibles car une exposition venait de se terminer, la suivante n’étant pas déjà installée. J’ai néanmoins profité de plus petites expositions temporaires, ainsi que de la collection permanente, et c’est tout de même un peu déçu que je quitte le musée et me dirige à Central Park. Je m'y pose quelques dizaines de minutes avant de rentrer dans la chambre que j’ai louée dans la 119ème rue (119th St. & Lenox Av.) au nord du parc, dans le quartier de Harlem. 

Départ laborieux jeudi midi, la faute à un décalage horaire mal assumé qui ne me fait dormir que par intermittence pendant la nuit. Une autre journée riche avec la visite de l’étonnante cathégrale Saint John the Divine, à deux pas de l’Université Columbia. Ce sont deux gigantesques dragons qui accueillent le visiteur dans la nef centrale, que j’aurais plutôt imaginés dans quelque temple vietnamien ou balinais. J’adore ce lieu ! La cathédrale néo-gothique est encore en construction pour quelques dizaines d’années, m’écrit mon guide. J’y retournerai volontiers. Le reste de la journée se passe à vélo, à bord d’un City Bike, l’équivalent new-yorkais et plus confortable des Vélib’ parisiens. Je m’extirpe de la circulation trop animée et je longe Manhattan le long de sa côte Est et en direction du Sud. La piste cyclable me permet de jeter un coup d’oeil à gauche vers l’énorme quartier du Queens (qu’à regret je n’aurai pas le temps de visiter) et de Brooklyn vers lequel je fonce. Sur ma droite, je laisse l’Empire State Building et le Chrysler (sans doute un de mes préférés) pendant que le nouveau-né One World Trade Center, joli bébé de 1776 pieds (soit  541 mètres), capte mon attention à mesure que je me rapproche de downtown. Je bifurque avant d’y arriver en empruntant le Manhattan Bridge, trop bruyant à mon goût en raison des rames de métro qui côtoient la piste cyclable. Le reste de la journée se passe à Brooklyn, le quartier DUMBO (District Under the Manhattan Bridge Overpass) avec sa vue imprenable sur Manhattan. 


Sud de Manhattan depuis DUMBO

C’est alors à Brooklyn Heights que je rencontre par hasard, en cherchant à garer mon vélo, un vieux monsieur qui commence à me parler en français, vestiges de son séjour à Paris de 1949 à 1955 (!), quand il habitait Saint-Germain-des-Prés et qu’il allait écouter Sydney Bechet au Vieux Colombier. Une belle rencontre qui se poursuit même autour d’une bière locale ! Voilà ce que j’aime et je recherche dans les voyages, des rencontres impromptues et décalées, des destins croisés le temps d’un instant.

Nous sommes le 11 septembre à New York, et depuis déjà 13 ans il est impossible de ne pas associer cette date à cette ville. Depuis le Brooklyn Bridge que je traverse à vélo, je regarde deux immenses pinceaux lumineux s’élevant dans la nuit tombée, dont j’aime l'émouvante simplicité. Je me rends sur le site où j'y découvre le mémorial Reflecting Absence. Deux cratères béants recueillent de l’eau tombant en cascade, au centre un trou noir sans fond. Très bel exemple d'alchimie transformant tragédie en art, dont l’archétype reste Guernica de Picasso. 

Reflecting Absence

Le lendemain je suis de nouveau sur le site pour y visiter le musée consacré aux attaques du 11 septembre, dont je fus surpris d’apprendre qu’il existât déjà. J’y suis allé un peu dubitatif, mais j’y suis allé et je n’ai pas regretté. L’essential du musée est consacré à l’événement lui-même, avec de nombreux objets et témoignages très forts. Ce qui m’a le plus marqué, néanmoins, est la découverte des entrailles du site, des volumes insensés de béton et de métal parmi lesquels se trouvent quelques oeuvres d’art, à nouveau touchantes de simplicité.

Les aïeux de certaines victimes de cette journée funeste avaient sans doute débarqué, deux ou trois générations auparavant, à Ellis Island que je visite pour la première fois, historique porte d’entrée des États-Unis pour les immigrants venus de Pologne, d’Allemagne, d’Italie… Je découvre le grand hall d’accueil dans lequel attendaient les immigrés de toutes les nationalités dans l’espoir d’obtenir le droit d’entrée aux États-Unis (ce sera le cas pour 98% d’entre eux). J’imagine le brouhaha polyglotte et le hasard de ces destins mêlés, à un moment du temps et de l’espace. Parmi ces immigrés, Francesco P. Arleo (mon italomonyme, si j’ose dire) et sa femme Rosa Felicia débarquent du Lombardia en provenance de Naples le 3 mars 1905. Ils donneront naissance quelques années plus tard à Andrew V. Arleo, mon grand-père. 


Registre d'accueil des immigrants à Ellis Island. Au numéro 11 on peut lire « Arleo Francesco ».

Le samedi 13 septembre marque une journée de transition. Le matin j’ai la chance de découvrir la salle mythique de l’Apollo Theater à Harlem. Je découvre par la même occasion la très animée 125ème rue au coeur de Harlem. Hors de question d’y trainer trop longtemps néanmoins : je dois rejoindre Penn Station, 42nd Street, pour prendre place à bord du Lake Shore Limited à destination de Chicago. Heure de départ : 15h40. Michael m’avait préalablement expliqué que la vue sur le côté gauche du train est beaucoup plus intéressante, en conséquence de quoi j’avais tout intérêt à me dépêcher, sitôt la voie connue (qu’il prédisit correctement être la voie 6). En langue originale, il me tint à peu près ce langage : « You have to run. You don’t wanna be on the right side. Once you know the track, run to the train, ask for the front of the train and seat left. You gotta be fast. You don’t wanna be on the right side. ». J’étais tellement fast que j’ai dû être parmi les premiers à monter à bord. Je me suis surpris à regarder avec condescendance les passagers – pauvres  ignorants ! – s’étant assis sur la droite, avant de me raviser en imaginant qu’ils avaient sans doute effectué ce trajet des dizaines (des centaines ?) de fois auparavant et que, droite ou gauche, c’était du pareil au même en ce qui les concernait. (Ils passèrent l’essentiel des dix heures suivantes à regarder qui leur smartphone, qui leur tablette, confirmation indirecte et a posteriori de toute absence de motivation touristique.) 

Le train s'élance, je laisse New York derrière moi.

Hall de départ de Penn Station