Interlude : Lake Shore Limited #49 (New York City – Chicago)

Le train s’élance, on time, je suis parfaitement installé et je me réjouis déjà des 19 heures et 5 minutes de trajet à venir. Le voyage s’annonce d’autant mieux que le siège y est très confortable (enfin un train qui laisse de la place pour les jambes, que les européens en prennent de la graine !). De plus le train n’est pas bondé, samedi oblige.

Paradoxalement je n’ai pas le temps de m’ennuyer, dans les trains en général et dans celui-ci en particulier. Je passe ainsi les deux premières heures à admirer la vue de la rivière Hudson que le train se plait à longer. J’en profite pour prendre en photo quelques gares de la grande banlieue new-yorkaise qui viendront alimenter, en heure et en temps, mon blog. Ma flânerie  est seulement interrompue par le chef du wagon qui grommelle que je ne suis pas à bord de la bonne voiture, ce qui ne portera d’ailleurs à aucune conséquence par la suite. Je bouquine un peu mon guide ferroviaire pour me renseigner sur les villes que je traverse et celles à venir, puis je commence le livre d’Emmanuel Carrère, « Le Royaume », qui me happe pendant les deux heures suivantes. Arrivée ensuite à Albany, capitale de l’État de New York, où le train en provenance de Boston fera marche arrière (dont j’appris récemment par mon ami ferroviphile Quentin qu’il s’agit de la manoeuvre dite de « refoulement ») afin de s’accoupler à celui en provenance de New York. Voici les deux villes associées pour partir à l’abordage du Midwest. Je profite de la pause de 45 minutes à Albany pour me dégourdir les jambes et boire un medium moccha decaf.

Confortablement installé, je me renseigne sur l'histoire et le trajet du Lake Shore Limited

Ce paragraphe est un aparté que la lectrice ou le lecteur – car il me semble désormais évident que je partagerai ce petit carnet de bord avec quelques personnes intéressées – peut aisément se passer de lire, sans risque de nuire à la compréhension globale du récit. Pour les autres, voici la suite. Trois personnes, dont je mettrais ma main au feu qu’il s’agissait d’une mère accompagnée de ses deux enfants post-adolescents (dont le fils, vague sosie de Boy George, s’appelait curieusement Cosmo mais ce détail n’est pas crucial) regardent dans ma direction et interpellent un jeune homme derrière moi (vague sosie de Cristiano Ronaldo, ce détail ayant eu un instant son importance) et s’enquièrent de son identité avant de sortir smartphones et appareils photo, les ados se succédant pour prendre la photo avec cet inconnu (appelons-le Cristiano par simplicité) qui ne l’est visiblement pas tant que ça. Je me souviens de la poignée de main entre Cristiano et le fils qui se présentait donc (« I’m Cosmo ») pendant que la mère s’exclamait « You’re so beautiful ! » à l’attention de Cristiano, dans un rare moment d’intensité dramatique. Je me suis plu à imaginer un instant que Cristiano était Cristiano (Ronaldo je veux dire, vous me suivez) avant de rire intérieurement de moi-même en imaginant le footballeur Ballon d’Or prendre son café à Albany à bord du Lake Shore Limited (doutes entièrement dissipés après avoir appris que Cristiano, le vrai, avait marqué un but sur pénalty au stage Santiago-Bernabeu de Madrid environ deux heures auparavant, empêchant de facto sa présence à bord de ce train). Anecdote hautement frustrante, donc, puisque je ne connaitrai jamais l’identité du « so beautiful » inconnu. En dehors de cette famille, néanmoins, personne n’a semblé porté une attention particulière à ce passager et ce jusqu’à son départ du train. J’en conclus qu’il s’agissait vraisemblablement d’une célébrité locale (un chanteur peut-être ? je maintiens la thèse d’un sportif) de Cleveland, où cet homme descendit.

Albany-Rensselaer sous la pluie pendant le refoulement du train provenant de Boston

À mon retour à bord du train, j’écris ce journal de voyage pendant que le reste du wagon s’enfonce dans la pénombre et le sommeil. À mon tour, je me prépare à dormir tant bien que mal. Je sors un attirail composé de : un cache pour les yeux, des boules quiès, un coussin de voyage gonflable et surtout, surtout, un drap de soie que j’eus la présence d’esprit d’emporter. Je ne voyage en effet pas à bord d’un train mais d’un réfrigérateur ambulant en raison d’une climatisation aussi inutile que polluante. J’avais déjà souffert du froid glacial dans le métro new-yorkais, et il en est de même à bord du train que je renomme volontiers Frozen Shore Limited. Je teste ensuite différentes postures, le moment idoine pour mettre en pratique mes cours de yoga au cours de l’année écoulée : corps recroquevillé sur les deux sièges ou en posture assise-allongée sur un seul, tête côté fenêtre ou couloir, repose-nuque autour du cou ou utilisé en oreiller.  Chacune me fait dormir un peu, à parts sensiblement égales. Je me réveille au petit matin dans un état proche de l’Ohio. Il est 7h du matin aussi je pars à l’assaut de la voiture-restaurant, ou dining-car en langue originale, pour y prendre mon petit déjeuner. Les oeufs tout aussi brouillés que mon esprit feront l’affaire. Même lorsqu’une commande ne semble pas poser de problème particulier, il est toujours une question qui trahit la confiance initiale avec laquelle je l’ai lancée :

– Here or to go?
– To go.

– Meat, sausages?
– No, thanks.

– @^%$#@# or potatoes ?
– …

Dans de telles situations il faut alors décider, et cela se joue en un éclair, qui l’emportera de la dignité ou de la curiosité. J’opte pour la seconde et je demande ce que sont les @^%$#@# (aussi parce je ne goûte guère les pommes-de-terre sautées au saut du lit). La réponse fuse : « If you don’t know what @^%$#@# are, you don’t wanna eat ‘em » ce qui a pour but de faire rire quelques voyageurs. Dont acte, partons sur les patates.

De retour à mon siège, et tel un gamin ayant oublié de travailler en amont et révisant quelques notes désespérément juste avant l’interrogation surprise (et le narrateur sait de quoi il parle), je sors de mon sac le petit guide de voyage sur Chicago. (Petit aparté commercial : j’utilise abondamment la série Cartoville, qui existe pour un grand nombre de villes de par le monde. Petit, léger, idéal pour repérer les différents quartiers d'une ville puis pour y déambuler, fort de ses nombreuses cartes assez détaillées. Fin du message publicitaire.) Bien sûr je laisserai faire le hasard mais j’aime néanmoins connaitre les différents quartiers et avoir une petite idée de mes excursions à venir. Mais il est trop tard, il faut rendre les copies : le Lake Shore Limited entre déjà dans la gare Union Station de Chicago.

Good boy, you did a really good ride !