14–17 septembre 2014 : Chicago

L’arrivée à Chicago est un peu chaotique. Adjectif très exagéré pour dire que je mets pas loin de deux heures pour arriver à mon logement, dans le quartier mexicain de Pilsen, au sud-ouest de la ville. Je me vante volontiers de bien savoir lire un plan. Aussi je savais qu’une fois arrivé à la gare de Halsted je devais marcher un peu, disons entre 5 et 10 minutes, en direction du Sud. Quand le « un peu » s’est transformé en c’est-dingue-j’aurais-jamais-imaginé-que-c’était-si-loin, je commence à interpeler quelques rares passants de ce quartier très, trop peu habité. Ce n’est jamais bon signe, quand on demande son chemin, de lire l’incrédulité dans le regard de ses interlocuteurs. Ici, ces deux femmes répétèrent en boucle le nom de la rue que je recherchais et dont elles n’avaient, visiblement, jamais entendu parler. Finalement c’est à un jeune qui passe (et à GoogleMaps) que je dois mon salut. Après un rapide coup d’oeil à son smartphone, je comprends la méprise : à Chicago, et peut-être ailleurs aux États-Unis, deux arrêts peuvent porter le même nom et être distants de plus d’un mile. (Un peu comme si l’arrêt de métro situé à Jussieu s’appelait « Gare de Lyon », voyez : ça peut surprendre.) Bref, d’un Halsted l’autre, je comprends que je dois repartir pour une demie-heure de marche plein Nord cette fois, avec mon sac et un peu de découragement en bandoulière. Je finis toutefois par arriver, pas mécontent, accueilli par un couple composé d’une artiste-plasticienne mexicaine et d’un musicien – le mot est trop fort, il s’agit d’un joueur de basse – américain.

Une bonne douche plus tard, je me décide pour un petit tour dans la Windy City qui, à l’inverse de New York, n’aura pas volé son surnom. Je me promène dans la 18ème rue du quartier de Pilsen, mais je pourrais tout aussi bien être dans un quartier de Guadalajara ou de Puebla, tant le quartier vit à l’heure mexicaine : bars et restaurants, boulangeries, drapeaux aux fenêtres, grandes fresques murales, sans même parler de l’espagnol que j’entends à chaque coin de rue. Une petite fête de quartier bat son plein : des enchiladas sont vendues pour les bénéfices conjugués de l’église du coin et de mon estomac qui lui non plus ne s’est pas fait prier.

Une fresque murale dans le quartier mexicain de Pilsen

Arrivé en ville, je suis d'abord fasciné par la boucle (call it The Loop) du métro aérien. Je me dirige vers le front de mer, trop tardivement pour profiter du musée d’art de Chicago et dont je réserve finalement la visite pour le lendemain. Vous avez bien lu « le front de mer » et vous me soupçonnez peut-être déjà d’une vaste arnaque géographique. Chicago, vaguement dans le midwest, pas trop loin du Canada… Et pourtant, le Lac Michigan (j’ai toujours envie de dire, en anglais, Michigan Lake au lieu de Lake Michigan), qui s’étend à l’horizon, borde la ville et lui donnerait presque un air balnéaire les jours d’été. Je m’y promène un peu puis j’arrive dans le superbe Millenium Park, bondé de monde en ce dimanche après-midi ensoleillé. Un festival de musique m’accueille, je m’allonge sur la pelouse, un concert tzigane se diffuse au travers d’une immense structure métallique alors que l’ombre portée des gratte-ciels alentour se joue de moi. Plus tard je découvre « La porte aux nuages », plus prosaïquement surnommée « Le haricot », gigantesque sculpture métallique de Anish Kapoor. Royaume du selfie démultiplié, je m’y risque et je me rends compte qu'une courte nuit à bord du train – en plus de l’inexorable passage du temps – ne porte pas conseil. Le Cartoville me suggère d’aller voir une sculpture immense de Picasso sur une place du quartier des affaires, à quelques blocks (unité de distance universelle) de là. Le quartier désert ne m’inspire guère et je rêve d’un petit troquet pour boire un coup – petit éclair de nostalgie européenne – et peut-être écrire quelques cartes postales. J’en demande trop et c’est dans un inévitable Starbucks que je me rends, avant que de rentrer au Mexique à quelques arrêts de métro de la ligne rose.


Buckingham Fountain

Le lendemain, c’est dans le froid et la grisaille que je passe la journée. Départ toujours laborieux. J’emprunte un Divvy, le Vélib’ de Chicago, avec lequel je me rends après un petite balade au Art Institute of Chicago, censément le meilleur musée du pays. Je me régale de l'inventivité surréaliste de René Magritte, avec cette expo temporaire très bien conçue, pas trop longue. Sans faire offense au provocateur catalan, les tableaux de Magritte me paraissent tellement plus poétiques dans leur simplicité que nombre de toiles oniriques (et psychédéliques avant l’heure) de Salvador Dalí, génie auto-proclamé du surréalisme. Il me reste encore un peu d’énergie pour aller guigner du côté des collections permanentes : art américain, art moderne, et contemporain. En vrac, je me nourris de Hopper, Giacometti, Miró, Richter… Passées les deux heures de présence (dont je me suis rendu compte empiriquement que c’est ma durée maximale de présence dans un musée), je sors du musée en ignorant superbement bouddhas indiens et autres statuettes africaines. Petit sandwich sur un banc, puis à nouveau un peu de vélo jusqu’à la Sears Tower (que je ne me parviens toujours pas à appeler de son nouveau nom, la Willis Tower depuis 2009), anciennement plus haut gratte-ciel au monde, 108 étages et 1729 pieds de hauteur soit 527 mètres. (Je me fais à l’instant la réflexion qu’un  pied correspond à 30,48 cm soit une pointure de 48 !)

Le temps est maussade et la vue depuis là-haut s’en ressent, ce qui accentue un peu le sentiment mitigé de cette visite. Je m’amuse néanmoins à tester mon sens de l’orientation. Au Nord le lac Michigan s’étend à l’horizon, mais c’est beaucoup plus près, vers le célèbre stade de baseball Wrigley Field que mon regard est tourné. Ce soir, je me transformerai en un fervent supporter des Chicago Cubs. Pour l’heure je redescends les 108 étages de la tour puis j’emprunte un vélo pour me diriger vers le Magnificent Mile, la version locale de l’aventure Montaigne ou de la 5th Avenue. Je n’ai aucune velléité d’achats, cependant, je fais un tour de quartier avant de m’engouffrer dans le Goat Burger, dont j’ignorais l’existence mais dont mon guide vante la visite. Je ne suis pas déçu par cette taverne recluse au sous-sol et qui semble tout droit sortie des années cinquante. Une fois lesté d’un excellent cheese-burger, je saute dans une rame de la ligne rouge, direction Wrigleyville.

C’est une joie immense que de me rendre dans ce stade mythique pour assister à ce match entre les Cubs et les Reds de Cincinnati. Ce match de baseball me rappelle ceux que je voyais, petit, en compagnie de mon père et mon grand-père – supporters ataviques des New York Yankees – qui m’apprenaient devant l’écran de télévision les règles du jeu, que je suis fier de connaitre encore sur le bout de mes gants. Ainsi j’assiste à un match quelques vingt-sept années après celui auquel j’assistai au Yankee Stadium. Le match est d’abord plutôt ennuyant, mais l’essentiel est ailleurs. Petite incongruité au milieu du match, entre deux séquences de jeu, un soldat revenu de je-ne-sais-quelle guerre se présente seul au milieu de la pelouse, acclamé par une standing ovation de la foule (à l’exception d’un européen très peu porté sur les choses militaires). Eh c’est l’Amérique, We support our troops ! Passé ce grand moment patriotique, le jeu reprend. J’ai froid, il se fait tard, le score est désespérément nul et vierge… je suis tenté de quitter le stade avant la fin du match. Pourtant, je me souviens de l’adage du philosophe des Yankees, Yogi Berra : « It ain’t over till it’s over » (en version française, « Tant qu’c’est pas fini, c’est pas fini »). Le match touche justement à sa fin et il reste encore une toute petite chance pour les Cubs de marquer un point, et donc de gagner le match. Après une tarentelle sicilienne jouée frénétiquement à l’orgue, le batteur Antony Rizzo se présente face au lanceur des Reds. Il frappe la balle qui s’éloigne au loin, à une distance hors d’atteinte des défenseurs de Cincinnati, donnant instantanément la victoire à l’équipe locale.  Walk-off home-run ! Le héros est accueilli par toute son équipe, pendant que la foule se met à entonner ce refrain :

Go Cubs, go!
Go Cubs, go!
Hey Chicago what do you say,
Cubs are gonna win today!

J’en donne cinq à mon voisin, puis je rentre à Pilsen. A casa.

Go Cubs, Go! Les Cubs l'emportent 1-0 face au Reds.

Mardi 16 septembre : je décide de ne rien visiter. J’entends par là, découvrir la ville elle-même plutôt que ses attractions touristiques, m’y promener aléatoirement, découvrir ses quartiers. C’est sur un vélo que je me lance dans une énorme boucle qui me fera passer en quelques coups de pédale de la Chine au Mexique, puis de l’Ukraine à la Pologne, de zones désertées au quartier branché de Six Intersections où je m'arrête boire un verre et lire dans le journal local le compte-rendu de la partie de baseball de la veille. (En France j'ai également ce rituel de lire dans L'Équipe le compte-rendu d'un événement sportif auquel j'ai pu assister, ou du moins dont le résultat final m'a réjoui.) En me rapprochant du centre-ville et après une visite décevante du parc d'attractions sur la Navy Pier, je longe le lac Michigan, puis jette mes dernières forces pour rejoindre un restaurant mexicain de Pilsen alors que la nuit tombe sur la ville.


Je finis mon tour de vélo alors que la nuit tombe sur Chicago