Je rassemble dans ma chambre mes affaires éparses, en vue du voyage jusqu’à Denver. Cet après-midi j’embarque à bord du mythique California Zephyr ! Malgré l’excitation (ou à cause d'elle ?) je traine lamentablement et c’est presque en courant et en nage que je finis par arriver à Union Station en début d'après-midi. Après un petit moment de flottement, je trouve finalement la voie à laquelle m’attend le Superliner, gigantesque train métallique à deux étages, dans lequel je pénètre dix petites minutes avant le départ.
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| C'est l'heure du départ à Union Station. Direction le Colorado ! |
Peu de monde à bord, ce qui me permet de m’installer en siège fenêtre. Je réitère mon rituel, je sors de mon sac ce qui me sera utile pendant la traversée : Kindle, appareil photo, et mon guide ferroviaire, USA by Rail, véritable bible qui me renseigne sur les villes traversées et quelques curiosités sur le chemin. La proche banlieue de Chicago regorge de gares de trains. L’appareil photo préalablement réglé, j’en fais mon miel. Voila qui devrait augmenter significativement le nombre de photos de mon blog, permettant en passant de reprendre quelque avance auprès de mes amis les plus prolifiques ! Je rêvasse ensuite puis je reprends ma lecture du roman d’Emmanuel Carrère, qui relate sa curieuse conversion au christianisme au début des années 90. Je souris de ses déboires mystiques, c’est souvent très drôle, profond également, toujours impeccablement écrit. Je ne néglige pas pour autant les paysages qui défilent. Lors de la traversée d'un village, je suis particulièrement à l'affût : ici la poste, là des jardins, quelques piscines, une voiture à l'arrêt au passage à niveau et parfois – et c’est toujours une récompense – un passant. Je le regarde et je m’amuse toujours à imaginer son quotidien (qui est-il, que fait-il, et pourquoi ?) et de m’interroger un instant sur le hasard qui nous place ici ou là et à une certaine période de l’histoire.
Après une heure de voyage le train s’arrête en rase campagne, et c’est peu de le dire. Le haut-parleur crachote : un problème sur la voie nous immobilisera sur la voie pendant quarante-cinq minutes. Bagatelle ! En temps normal, lors d’un trajet quotidien, j’aurais pesté. Là je ne cille pas, je m'en amuserais presque… magie du voyage. Quelques chapitres plus loin, le train repart comme promis. Les cours de géographie au lycée nous apprennent que le Midwest regorge de champs de maïs. Sans grande surprise, ils arrivent : je les vois rougeoyer pendant l'heure suivante, seulement interrompus par quelques villages dont le nom est systématiquement inscrit en grosses lettres sur le château d’eau local. Je repense à celui du film Bagdad Café.
Après une heure de voyage le train s’arrête en rase campagne, et c’est peu de le dire. Le haut-parleur crachote : un problème sur la voie nous immobilisera sur la voie pendant quarante-cinq minutes. Bagatelle ! En temps normal, lors d’un trajet quotidien, j’aurais pesté. Là je ne cille pas, je m'en amuserais presque… magie du voyage. Quelques chapitres plus loin, le train repart comme promis. Les cours de géographie au lycée nous apprennent que le Midwest regorge de champs de maïs. Sans grande surprise, ils arrivent : je les vois rougeoyer pendant l'heure suivante, seulement interrompus par quelques villages dont le nom est systématiquement inscrit en grosses lettres sur le château d’eau local. Je repense à celui du film Bagdad Café.
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| Princeton, Illinois : son château d'eau, ses champs de maïs |
Conséquence malheureuse de notre retard, c’est entre chien et loup que le train traverse le très attendu Mississippi. Je ris de la méprise qui deux minutes auparavant m’a vu confondre un vulgaire affluent pour le plus grand fleuve du pays. Me voici dans l’Iowa avec cette première gare en bordure du fleuve, Burlington. Je mange par gourmandise un trop volumineux sandwich à la dinde, acheté le matin même dans un deli de Chicago, je lis un peu (pauvre Emmanuel qui semble décidément bien tourmenté par sa soudaine conversion religieuse !), j’écris quelques passages du carnet de bord dont je me rends compte qu’il a pris déjà beaucoup de retard, heureusement compensé par une bonne mémoire de mon séjour chicagoan (étrange mot, et pourtant…).
Il est strictement interdit de fumer à l’intérieur du train. Aussi, à intervalles réguliers le train marque un arrêt prolongé annoncé comme « smoke stop ». Je suis non-fumeur mais je chausse toujours mes tennis pour aller me dégourdir les jambes et, si je suis tout à fait honnête, pour prendre une photo de la gare locale, forcément de meilleure qualité que depuis l’intérieur du train. Je me délecte du nom de la gare, Ottumwa dans l'Iowa, qui fleure bon quelque dialecte amérindien.
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| Le Zephyr fait également un smoke stop à Galesburg |
All aboard ! En voiture ! Le California Zephyr reprend son bonhomme de chemin ferroviaire en direction du sud-ouest. Je sors mon attirail à sommeil mais auparavant j’écoute pour la première fois du voyage quelques chansons françaises. Dans un demi-sommeil je réalise que je suis dans le Nebraska.
Quelques heures plus tard, la lumière rasante du Colorado m’aveugle au réveil. L’arrivée à Denver est annoncée dans deux heures environ. Je marche en direction du lounge-car, wagon d’observation dont le niveau inférieur vend snacks et boissons chaudes. Sucre et lait compensent approximativement la qualité du café américain. Quant au bagel made in Amtrak, c’est la faim et non la gourmandise qui me convainc de le manger. Le train ralentit puis s’arrête dans la gare de Fort Morgan que je prends consciencieusement en photo. Mon guide ferroviaire m’apprend que c’est ici qu’est inhumé le romancier de science-fiction Philip K. Dick. Je sursaute car Emmanuel Carrère, dans son roman que je lisais la veille, décrit plusieurs pages durant la biographie qu’il a consacrée à cet auteur. Amusante coïncidence qui me donne envie de lui écrire (à Carrère, pas à Dick, paix à son âme !) avant de me raviser, au moins momentanément.
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| Fort Morgan, lieu de repos éternel du romancier Philip K. Dick |
Lors d’un trajet d'une vingtaine d'heures de train, apprendre qu’il n’en reste plus de deux à tirer pourrait être vu comme un soulagement. Ce n’est pas mon cas. Je suis tenté d’ajouter, avec un zeste de provocation : « Ah non, pas déjà ! ». D’une part, aussi curieux que cela puisse paraitre, je n’ai jamais le temps de faire tout ce dont je me réjouissais : lire, écrire, écouter de la musique, rêvasser, prendre des photos, ou encore parler avec d’autres voyageurs dans la voiture panoramique, l’équivalent de la place publique à bord de ce train, l’agora version Amtrak si vous voulez.
Ensuite, une telle annonce sonne le glas d’une incroyable parenthèse temporelle, d’un luxe improbable. Je risque ici une petite analogie. J’ai toujours pensé que, paradoxalement, l’apport de la contrainte est un vrai gage de liberté et de création artistique, que ce soit en musique ou en peinture, en littérature ou dans le jeu dramatique. A contrario son absence totale (si tant est que cela puisse exister) va parfois de pair avec des exercices plus stériles. Vous voyez sans doute où je veux en venir. J’aime cette contrainte qui consiste à être confiné (tout en restant libre de ses déplacements, au contraire de l’avion dont le confinement peut devenir oppressant) pour laisser le champ libre à toute forme de création, de pensées, de rencontres. On veillera à ne pas pousser trop loin le bouchon de la démonstration : il parait évident qu’une contrainte excessive devient inconfortable et donc liberticide.
Il est une dernière raison. Un long trajet en train crée non seulement une bulle temporelle mais également un isolement physique : on y est comme dans un cocon. La grosse structure métallique fait office de cage de Faraday, qui protège non seulement de la foudre mais, par extension, par analogie, de toute forme de danger extérieur. Aussi, lors d’un long voyage vers l’inconnu, l’arrivée imminente du terminus est forcément synonyme d’une forme d’insécurité passagère. J'aime et je redoute ces moments transitoires, instants charnières aux flottements inquiétants et délicieux.
Il est une dernière raison. Un long trajet en train crée non seulement une bulle temporelle mais également un isolement physique : on y est comme dans un cocon. La grosse structure métallique fait office de cage de Faraday, qui protège non seulement de la foudre mais, par extension, par analogie, de toute forme de danger extérieur. Aussi, lors d’un long voyage vers l’inconnu, l’arrivée imminente du terminus est forcément synonyme d’une forme d’insécurité passagère. J'aime et je redoute ces moments transitoires, instants charnières aux flottements inquiétants et délicieux.
Pas le temps de gamberger outre mesure : le train refoule déjà en gare de Denver, sous un soleil radieux.
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| La gare de Union Station accueille mes premiers pas dans le Colorado |




